Interview Rahmatou Keïta : « …avec le numérique, le danger … »

On ne peut parler de cinéma nigérien sans évoquer le nom de la grande Rahmatou Keïta !Cette forte figure multidisciplinaire de l’univers cinématographique et même journalistique du continent africain et au-delà, est incontournable. Ses productions multi-primées parlent pour elle. Rahmatou Keïta a foulé les tapis rouges des festivals les plus prestigieux au monde et fait flotter haut le drapeau nigérien à Cannes ou encore aux Oscars pour ne citer que ceux-là. En 2020, son film Zin’naariyâ! est classé parmi les 10 meilleurs films Africains de ces 10 dernières années par les plus grands festivals des films Africains du Royaume Uni.
Mais elle n’en oublie jamais d’où elle vient et revient fréquemment se ressourcer dans sa ville de Niamey qui l’a vue naître. Lors de son récent séjour, Niameyinfo est allé à sa rencontre pour partager avec ses lecteurs l’univers de la cinéaste et sa passion contagieuse pour le 7ème art et les cultures et traditions africaines.

Niameyinfo : on vous présente comme auteure, réalisatrice, cinéaste, journaliste, écrivaine, productrice… dans lequel de ces métiers vous vous sentez plus épanouie ?

Rahmatou Keïta : pour moi, mon métier c’est le journalisme et le cinéma, ma passion. Et celui dans lequel je me sens épanouie…on va dire que c’est être auteure, parce qu’un auteur en cinéma, il écrit le scenario, il réalise le film, il apporte la partie artistique …donc en ce moment on peut dire que je suis épanouie dans le cinéma en tant qu’auteure.

N.I : vous êtes la première journaliste africaine, diaspora y compris à faire de la télévision en France. Une carrière couronnée de succès et avec de nombreuses distinctions, qu’est-ce que cela représente pour vous, une femme africaine originaire du Niger ?
R.K : Alors, moi je ne me rendais pas vraiment compte, parce qu’il faut dire que je viens d’un pays, d’un continent où tout le monde est « normal » comme moi, et quand nous on va en Occident, on ne se voit pas en minorité comme ceux qui sont nés là-bas ou qui sont des afro-descendants qui se sentent en minorité, nous on ne se voit pas en minorité. Nous on vient d’un endroit où nous sommes majoritaires, on va à l’étranger en conquérants, on va créer, produire, étudier, avec aisance… donc la démarche est forcément différente! Avant de faire de la télé, j’ai fait de la radio… J’étais à France-Inter. Il n’y avait que des Blancs dans cette maison, mais Je ne me suis jamais positionnée en tant que personne appartenant à une minorité ethnique ou autres… non seulement je viens d’un vaste et très beau pays, digne et multiculturel mais aussi d’un espace culturel et historique qu’on nous a appris à considérer et à aimer et, héritière des plus puissants empires en Afrique et même dans le monde – des mon enfance, je savais que le médecin de la princesse Sonrhay Salou Kassaïs avait sauvé un roi de France (Charles VII), lors d’un voyage en Europe au 15e siècle et encore aujourd’hui la visite officielle à la Mecque du roi du Mandé, Mansa Kanga KEÏTA, plus de 600 ans après, son histoire continue de fasciner le monde – elle est enseignée dans les universités et même relayée par les réseaux sociaux, ainsi que la farouche résistance de Sarawnia, tout comme la légende de la Reine de Saba…
J’ai grandi avec des griots qui nous enseignaient l’histoire et que, probablement j’aimais écouter!

Donc je vais à l’étranger, éduquée, construite et forte de mon histoire! « quand j’identifie quelque chose qui me plaît, j’y vais, je propose mes services à travers mon travail (des reportages où des écrits) et c’est ainsi que je découvre qu’avant moi, en France, les gens ne voulaient pas y aller: ils avaient peur du rejet qui était réel d’ailleurs… sauf que moi, je ne savais pas cela ou ne voulait pas le savoir (rires)… Quand je rencontre des femmes ou des hommes qui sont aujourd’hui journalistes par exemple et qui me disent que c’est grâce à moi qu’ils ont osé franchir la barrière, j’en suis très contente! C’est une fierté de voir aussi que l’on est une source d’inspiration pour d’autres et de voir qu’on a marqué tant de gens. Quand on grandit avec la force de ce qu’on a, de ce qu’on est et bien, on va à l’étranger avec une puissance extraordinaire, mais quand on grandit en étant ségrégué, exclu, on grandit alors avec une blessure injuste et c’est ce qui est grave dans le racisme que nous autres, on découvre quand on va en Occident, des gens qui ont toutes les potentialités mais qui sont diminués parce qu’on a voulu les diminuer, parce qu’on leur envoie une image minorée ou négative d’eux… et ça commence tout petit… quand on petit, on est fragile… ça doit être difficile de grandir avec le poids du racisme. C’est destructeur! »

N.I : justement, n’a-t-il pas été difficile pour vous de vous imposer dans le paysage audiovisuel français à une période où il n’y avait pas pratiquement pas de journalistes noirs ?

RK: il n’y en avait aucun qui passait à la télévision française en tant que journaliste: aucun!
Quant au magazine de la rédaction de France 2 “L’assiette Anglaise » dans lequel j’ai travaillé, j’ai proposé ma contribution à cette émission que je regardais tous les samedis et que j’aimais bien, j’ai montré comment on pouvait l’enrichir avec mon regard, ma façon de traiter les sujets et j’ai été engagée. Donc je n’ai pas eu besoin de m’imposer, on m’a prise sur la qualité de mon travail. Maintenant dans l’environnement de l’audiovisuel français, j’ai connu beaucoup de racisme, il y a des gens qui vous sortent des choses incroyables, mais j’ai toujours eu le soutien de la majorité de mes camardes de l’époque et surtout de Bernard Rapp, le producteur.
Mais après cette expérience, je n’ai pas continué longtemps parce qu’à chaque fois qu’une émission s’arrêtait tous les Blancs étaient réembauchés sauf moi, je crois qu’ ils ne se rendaient même pas compte et donc à force… c’est comme ça que je suis arrivée au cinéma (rires).

N.I : c’est en effet en 1993 que vous décidez de vous lancer dans le cinéma, pourquoi avoir choisi ce moment pour passer derrière la caméra ?
R.K : c’est qu’à ce moment-là j’ai fait le tour de la question et j’ai compris qu’à cette époque là je n’avais certainement aucun avenir dans l’audiovisuel français. Je suis la première africaine à faire de la télévision en France en tant que journaliste et la première à avoir reçu un « 7 d’or” et puis je vois bien comment la carrière de mes consœurs et confrères Blancs, ceux avec lesquels j’ai fait équipe, évolue, contrairement à la mienne…
Pourtant ils n’avaient rien de plus que moi et même, je devais être plus douée et plus professionnelle qu’eux (rires), car en Occident, le racisme a parfois des similitudes avec la misogynie: une femme doit être 100 fois plus performante qu’un homme pour atteindre un poste de responsabilité réservé aux hommes et pour un non Blanc, c’est pareil, il lui faut travailler incroyablement plus et ce ne sera jamais suffisant! Donc j’ai vite compris, je me suis dit que je ne vais pas passer ma vie à tourner en rond et que voilà, j’ai deux matériaux à ma disposition: l’écriture et l’image, et de là a commencé mon aventure dans l’univers du cinéma.

N.I : le cinéma nigérien n’est pas très féminisé, surtout dans le secteur de la production, qu’est ce qui explique cet état de chose ?
R.K : toutes les femmes n’ont pas forcément envie de faire du cinéma. Et nous sommes quand même quelques unes à en faire! En plus ce domaine est difficile. il y a bien-sûr toute une génération qui profite des fruits de mon travail et de mes combats et c’est tant mieux, c’est la preuve sue je ne me bats pas pour rien! J’aimerais d’ailleurs rappeler qu’il y a eu feue la journaliste Mariama Keïta dans les années 70 qui a fait un documentaire et la socio-ethnologue Mariama Hima, dans les années 80… il ne faut jamais oublier celles et ceux qui ont précédé, car leur combat était encore plus difficile. Proportionnellement parlant, il y a plus de femmes qui font des films en Afrique qu’ailleurs dans le monde! En 2018 justement, j’ai fait partie des 82 femmes qui ont monté les marches du festival de cannes pour protester contre l’injustice faite aux femmes dans l’industrie du cinéma occidental, les chiffres parlaient d’eux mêmes! (https://www.google.fr/amp/s/amp.rts.ch/info/culture/cinema/9571912-salma-hayek-et-si-les-acteurs-tres-bien-payes-baissaient-leur-salaire.html)

N.I : l’âge d’or du cinéma nigérien c’était il y a plusieurs décennies, n’eussent-été quelques productions comme les vôtres qui gagnent encore des prix, on parlerait de léthargie, qu’est ce qui n’a pas marché ?

R.K : en effet, on a eu un cinéma florissant dans les années 60-80 qui est retombé, c’était une autre époque et il fallait redynamiser, repartir sur les braises qui n’attendaient qu’à être ravivées. On sait qu’il y a eu les Moustapha Alassane, Oumarou Ganda qui ont été consacrés, on parlait beaucoup de notre cinéma jusqu’à la génération d’après, celle de Moustapha Diop, Mamane Bakabé, je pense que depuis le médecin de Gafiré de Moustapha Diop, on n’a plus parlé vraiment de notre cinéma au niveau international, on n’a plus produit comme on le faisait auparavant…

N.I : Ce sont vos productions, deux décennies plus tard, particulièrement votre film « Al’lèèssi…» qui marque la renaissance du cinéma nigérien qu’on peut situer au début des années 2000 (https://www.google.fr/amp/s/www.afrik.com/niger-al-leessi-une-actrice-africaine-nouveau-souffle-d-un-cinema-pionnier%3famp)

RK : tout à fait: la version vidéo de « Al’lèèssi…» date de 2003 er la version film, de 2004! Premier film Nigerien et toujours l’unique, en sélection officielle au festival de cannes, de prestigieux festivals catégorie “A” ou jamais un film nigérien n’est encore allé et soudain, on se remet à parler de nous et de nos pionniers et de leurs films – car c’était aussi le but de mon film: ressusciter leur histoire! Ils avaient été injustement oubliés. Et puis dans la foulée du triomphe de « Al’lèèssi », il se trouve que le chef de l’Etat, Mamadou Tandja, me reçoit pour me féliciter et que j’arrive à le faire accepter l’idée de créer un Centre National du Cinéma pour poser les bases d’une industrie du 7eme art. C’est ainsi que grâce à l’engagement du ministre de la culture Oumarou Hadari et du conseiller à la communication de la présidence, Abdoulaye Hassane Diallo, nous arrivons au miracle: le CNCN voit le jour! Puis, de la même façon quand le président Mahamadou Issoufou est arrivé au pouvoir, j’ai été plaider notre cause, il nous a aussi soutenus! Le ministre de l’intérieur de l’époque m’avait reçue en audience et félicitée pour le film retenu pour la compétition aux Oscars, je lui ai bien sûr parlé de nos difficultés… il est aujourd’hui président de la république et je continue le combat, aussi bien dans mon pays que dans la sous-région et à l’international… car pour assoir une industrie de cinéma, il faut une volonté politique… ça doit être ça, mon destin: ouvrir les portes, ouvrir les portes et faire entrer ceux qui suivent… C’est sûr que ce n’est pas de tout repos, mais c’est comme ça! Ce que Dieu vous donne, il faut l’accepter des 2 mains.

N.I : Avec l’avènement du numérique, il y a des jeunes qui sont entrain de faire un autre cinéma nigérien. De quel œil voyez-vous leur éclosion surtout qu’ils sont dans un environnement pas très favorable ?
R.K : le danger est que maintenant avec le numérique, que chacun croit, parce qu’il peut tourner des images qu’il est cinéaste. Il faut qu’on ait l’humilité d’aller apprendre, sur le tas ou dans une école, Il n’y a pas de règles! Mais on n’est pas cinéaste comme ça, parce qu’on peut faire des images! Le cinéma, ça s’apprend! Il y a de très grands cinéastes qui n’ont pas étudié le cinéma, mais ils ont étudié d’autres choses et ils ont travaillé sur d’autres films et ils ont aussi acquis une culture cinématographique! Moi par exemple, je suis une universitaire, je n’ai pas fait d’école de cinéma, mais en plus de mes études, j’ai des années d’expérience journalistiques et de reporter télé, j’ai dirigé des rédactions, des équipes, j’ai donc acquis une expérience professionnelle avant d’arriver au cinéma! Pour faire des films d’un certain niveau, d’une certaine qualité, il faut aussi avoir une culture cinématographique, il faut voir des films, pas seulement à la télé, mais au cinéma. Il faut connaitre le cinéma, parce qu’il y a une histoire du cinéma, une histoire de la technique du cinéma, une histoire de la création artistique. Il faut être curieux et s’enrichir de cela, toujours, sans fin. Il ne faut pas que ceux qui viennent après nous soient pauvres dans la culture cinématographique. Et puis, il faut beaucoup d’humilité, car si on connaît les chefs d’œuvres réalisés depuis que le cinéma existe, si on a un minimum de culture, on est obligé d’être modeste, parce que la barre est extrêmement haute (rires). La prétention est d’ailleurs le signe de l’inculture, le signe d’une pauvreté intellectuelle (rires).

N.I : nous allons parler de la ville qui vous a vu naitre, Niamey. Vous êtes partie à l’étranger et revenez fréquemment. Depuis un certain moment elle présente un nouveau visage, qu’est ce que cela vous inspire ?
R.K : Moi j’aime beaucoup l’ancien Niamey. Je pense que du point de vue architecturale on aurait pu consolider la vieille ville qui était très belle bâtie dans les couleurs ocre rouge et blanches. Ici au Niger on a deux grandes architectures, l’architecture Sonrhay (argile et terre cuite rouges) et l’architecture Hawsa (hautes batisses blanchies à la chaux et dessins en reliefs verts ou bleus sur les murs). Il aurait fallu garder nos anciens palais, par exemple, nos anciennes rues, nos anciennes concessions. Qui donc a eu l’idée de détruire le quartier Gaweye et d’y construire un immeuble? On a presque 2 millions de km2, on ne pouvait pas aller construire ailleurs ou à côté? Il fallait vraiment détruire de nombril de la capitale, qui était une sublime architecture sur des collines, creusés dans la pierre? Quel désastre… Je me bats encore et toujours pour la protection de nos palais royaux et impériaux, parce qu’il y en a qui ont été détruits mais il y’en a que je cherche à ce qu’on protège. A part ça, je n’ai rien contre le nouveau Niamey, il a même un certain charme par endroits, mais je pense que cette réflexion prendra forcément corps un jour: il y a de nouveaux architectes qui s’inspirent déjà des méthodes qui ont fait le faste et la renommée de nos villes anciennes, comme Gao, Zinder (ville décors de mon film « Zin’naariyâ! » (tourné en 2015) / https://www.senscritique.com/film/L_alliance_d_or/29975456), Myrhya, ou Maïduguri et une nouvelle génération va certainement s’emparer de ces acquis pour construire la ville de demain. Vous savez les anciens, ils étaient brillants, ils n’étaient pas idiots, contrairement ce qu’est certains veulent nous faire croire (rires), ils construisaient avec des matériaux qui étaient complètement adaptés à notre climat, nos modes de vie, nos cultures… Donc c’est cela qu’il faut exploiter, creuser, c’est cela dont il faut s’inspirer. On n’est pas dans des pays occidentaux, on n’est pas des occidentaux et les climats des pays du Nord de la Méditerranée et nos modes de vies sont différents. Alors il y a quelque chose à articuler et à trouver dans cette nouvelle ville. Je pense qu’il y a une vraie réflexion à avoir dessus.

Interview réalisé par Waliyullah Tajudeen pour niameyinfo.

Qui est Rahmatou Keïta ?

Peuhl, Sonrhaï et Mandingue, la nigérienne Rahmatou Keïta, d’une soixantaine d’années, présente plusieurs casquettes. Elle est à la fois auteure, réalisatrice, journaliste, écrivaine, scénariste et productrice. C’est bien après des études de philosophie et de linguistique à Paris, dont elle finit par s’y installer, la brave dame commence une carrière de journaliste en « presse écrite, radio, avant de se lancer avec succès, à la télévision ». Entre 1988 et 2000, devenue chroniqueuse, présentatrice de journal télévisé, animatrice d’émission et reporter ; elle a collaboré dans plusieurs chaînes de télévision françaises et internationales. Elle est même désignée comme la « première journaliste africaine (diaspora inclue) » à avoir fait de la télévision en France et également la première à avoir reçu un « 7 d’or » et même deux, avec l’équipe de « l’Assiette Anglaise » sur Antenne 2.

C’est en 1993, elle décide de passer à ses passions : l’écriture et le cinéma. La même année, elle écrit un livre sur les sans-abris, en France : « SDF, sans domiciles fixe », (Lattès 1993) et, dans la foulée, se lance dans la réalisation de films documentaires.

En 2009, elle est présidente d’honneur du Festival du film panafricain. En 2010, Al’lèèssi, son premier long métrage consacré aux pionniers du cinéma africain, sort dans les salles françaises, après avoir été présenté à Cannes en 2005. En 2012, sur RFI, elle est présentée comme la première journaliste issue de la « minorité visible ». En 2017, sa défense du bilan du dirigeant déchu du Zimbabwe, Robert Mugabe, face au journaliste Pierre Haski dans un débat sur TV5 Monde, entraine une controverse.  « Zin’naariyâ! » (2017), son dernier long métrage de fiction, véritable ode à la beauté sahélienne, primé dans plusieurs festivals dont ZIFF, KIFMC, FESPACO…, est « le premier film nigérien et l’unique film d’Afrique de l’Ouest, sélectionné aux Oscars 2019, en section Meilleur Film en Langue Etrangère ». En 2019, elle est membre du Jury Longs métrages fiction au 26è FESPACO, Ouaga, Burkina Faso.

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