Mali : questions sur l’intervention des forces spéciales lors de l’assassinat des reporters de RFI

Contrairement à la version officielle, les soldats de l’opération « Sabre » seraient intervenus aussitôt après le rapt à Kidal, en 2013, de Ghislaine Dupont et Claude Verlon.

Depuis l’ouverture des enquêtes en France et au Mali sur l’assassinat, le 2 novembre 2013, de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, deux importantes questions demeurent sans réponse : Que s’est-il passé entre le rapt et la mort des deux envoyés spéciaux de Radio France internationale (RFI) à Kidal dans le nord du Mali ? Pour quelle raison ont-ils été tués par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ?

La première zone d’ombre vient d’être partiellement éclaircie. La version officielle s’était abstenue d’en faire état, mais les forces spéciales françaises sont intervenues très peu de temps après l’enlèvement des deux Français, selon les informations révélées par RFI, partie civile dans cette affaire, lundi 22 juillet.

Commando héliporté

Il était déjà su qu’Ambeiry Ag-Rhissa, le notable touareg devant chez qui les deux victimes avaient été embarquées de force dans un véhicule, avait appelé un officier français déployé à Kidal aussitôt après la prise d’otages, intervenue peu après 13 heures. Or, selon le récit donné jusque-là par l’armée, ce n’est qu’à 13 h 55 qu’un convoi de six blindés et d’une trentaine d’hommes s’est mis en branle pour poursuivre les ravisseurs. Ces soldats découvriront les corps criblés de balles de Ghislaine Dupont et Claude Verlon une demi-heure plus tard à proximité du véhicule tombé en panne à la sortie de la ville et préviendront leur hiérarchie aux environs de 14 h 50, une fois la zone sécurisée et les décès constatés par un médecin militaire. Problème de cette version : l’information de ce double assassinat circulait déjà auprès de journalistes, de politiques ou de militaires depuis au moins 13 h 43, selon les fadettes téléphoniques des opérateurs maliens transmises à la justice française.

D’après les investigations menées par RFI, un officier de la Mission des Nations unies au Mali (Minusma) a expliqué aux enquêteurs français avoir été « informé [de l’enlèvement] par téléphone par le commandant Charles des forces Sabre [le nom distinct donné à l’opération des Forces spéciales au Sahel] à 13 heures 15 minutes ». La patrouille de la Minusma aurait alors « suivi l’itinéraire des malfrats », avant que les Forces spéciales françaises prennent « la relève » au kilomètre 7. Selon un ancien agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) longtemps en poste au Sahel, ces éléments au sol ont été précédés dans leur action par des unités héliportées. « C’est ce commando qui a découvert les corps », affirme-t-il à RFI sous couvert d’anonymat. Au moment des faits, plusieurs témoins avaient évoqué la présence dans le ciel de Kidal d’un hélicoptère, mais Paris avait démenti, assurant que deux hélicoptères se sont bien rendus sur la zone depuis Tessalit, mais qu’ils ne sont arrivés sur les lieux qu’aux environs de 15 h 30.

La présence de ce commando héliporté, et plus largement l’intervention des forces spéciales, pose inévitablement la question de l’impact de cette opération déclenchée en urgence sur l’assassinat de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon. Si ces soldats sont arrivés avant la mort des deux otages, une tentative de libération a-t-elle été entreprise ? Les quatre ravisseurs ont-ils exécuté leurs otages pour fuir plus rapidement ? Après la découverte des dépouilles des deux envoyés spéciaux de RFI, le porte-parole de l’état-major avait affirmé que les soldats français « n’ont eu aucun contact visuel ou physique avec un véhicule en fuite ». 

« Une version qui ne tient pas »

Pourtant, les témoignages de deux djihadistes désormais en détention viennent contredire cette version. Le premier surnommé« Ibrahim n° 10 », un cadre d’Al-Mourabitoune, le groupe de Mokhtar Belmokhtar, a confirmé aux policiers maliens en mai 2016 que la voiture des preneurs d’otages était bien tombée en panne, avant d’expliquer que « c’est à ce moment-là qu’il y a eu accrochage avec Serval [le nom de l’opération conventionnelle ayant précédé “Barkhane”]. Les hommes d’Abdelkarim [le chef de la katiba d’AQMI qui a revendiqué l’assassinat] s’en sont sortis, mais pour la mort des deux journalistes, je ne sais pas ce qui s’est passé. »

Devant la justice française, le second, Ahmad Al-Faqi Al-Mahdi, alias « Abou Tourab », condamné par la Cour pénale internationale (CPI) en 2016 à neuf ans de prison pour la destruction des mausolées de Tombouctou, a expliqué voilà deux ans avoir assisté à une importante réunion des chefs djihadistes du nord du Mali tenue deux mois après la mort des deux Français. Lors de celle-ci, Abdelkarim (ou Abdelkrim selon les orthographes) Al-Targui lui aurait signifié que « l’enlèvement a échoué et les ravisseurs ont tué les otages sans son ordre. Ils l’ont informé qu’ils avaient été poursuivis par un hélicoptère et qu’ils avaient failli être arrêtés. Après avoir tué les deux otages, ils s’étaient dispersés dans le désert. » Le chef djihadiste n’en dira pas plus, il a depuis été « mis hors de combat »par les forces spéciales françaises, selon la terminologie officielle. Deux des ravisseurs ont aussi été tués lors d’opérations de l’armée alors que deux autres, dont le chef du commando, seraient toujours en fuite.

Rapt « opportuniste » qui a mal tourné ? Double assassinat lié à la libération contre rançon quatre jours plus tôt des otages français d’Arlit ? Le temps est encore aux hypothèses, aux spéculations. « Dans cette affaire, il y a encore mille questions qui se posent et l’on ne sait même pas réellement ce que l’on cherche, notent David Baché et Marie-Pierre Olphand, deux des trois journalistes de RFI qui ont mené cette enquête. Cela fait bientôt six ans que l’armée nous sert une version qui ne tient pas. Nous espérons que ces révélations vont pousser d’autres personnes à parler et donner un second souffle à cette enquête qui, du fait du secret-défense, n’avance pas comme nous le souhaiterions. » L’état-Major de l’armée française contacté par Le Monde a déclaré n’avoir « pas de commentaire particulier à donner à ce stade ».

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